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Une manipulation réussie : le libre-échange

8 septembre 2010

Le libre-échange n’avait jamais fait d’émules auprès des opinions publiques. Pourtant, il est désormais considéré comme une évidente nécessité par la majorité d’entre nous. Comment un tel revirement a-t-il pu se produire ?

Manipulation des opinions publiques

Comment en est-on arrivé là ?

Je n’entre pas dans le débat sur le protectionnisme ou le libre-échange.  Le but de ce blog n’est pas de débattre sur les théories économiques. Mais en tout cas,  il y a eu désinformation.

Les neo-conservateurs américains ont très bien compris le mécanisme de l’influence. Il est inutile de s’opposer de face aux croyances collectives. (Voir les articles Influence et croyances collectives et aussi Influence et dissonance cognitive). Voici comment ils ont procédé :

1. Utilisation des croyances collectives

Fin des années 60, début des 70’s, les milieux d’affaires ont des soucis. Ils se disent que les syndicats ont trop de pouvoir. Que cela devient difficile d’augmenter leur profit, avec toute cette contestation dans l’air…

Idées répandues au début des années 70 :

Les hippies rêvaient d'un monde sans frontières, l'oligarchie financière l'a fait !– « L’Etat, c’est l’autoritarisme, l’armée, la guerre.» En cette piteuse sortie  de la guerre du Vietnam, l’Etat a mauvaise presse. Pour les hippies et les jeunes contestataires,  ce sont les Etats qui fomentent les guerres, pas les peuples. Les peuples sont pacifistes, ils pactisent, ils fraternisent. Haro sur les Etats et leurs considérations géopolitiques !
– « A bas les frontières ! Vive la liberté de circuler où les gens veulent. Les frontières sont les ennemies de la liberté et elles sont à l’origine de guerres meurtrières. »
– « Les lois, c’est ringard ! » Les jeunes réclament plus de liberté. Plus de libertés pour divorcer, pour s’aimer, pour avorter, prendre la pilule, etc…  Un vent nouveau déferle sur toute la société.

Les néo conservateurs les ont pris au mot.
Ils ont dit à ceux qui étaient sur le devant de la scène:

influence de l'opinion publique par l'oligarchie financière – « Vous voulez moins d’Etat ? Nous aussi ! »
– « Vous voulez plus de libertés ? Eh bien nous aussi ! »
– « Vous rêvez d’un monde sans frontières ? Nous aussi !
Nous sommes pour le libre-échange !!! »
– « Les lois vous oppriment ? Nous aussi ! Nous réclamons moins de régulations ! La régulation, c’est ringard ! Pas besoin de toutes ces lois poussiéreuses et bureaucratiques. Puisque le marché s’autorégule ! »
Le sésame vers la conversion de l’opinion publique était lancé : LIBERTE. Qui est contre la liberté ? Personne évidemment…

2. Phase de légitimation

  • Utilisation des théories reconnues qui font autorité : les théories de Ricardo démontrent que deux nations ont toujours intérêt au libre-échange. Dans tous les cas, c’est un jeu gagnant – gagnant. Ces théories sont justes et bien fondées.
  • Prestige : les sociétés bien avisées financent des instituts et attirent les cerveaux pour qu’ils effectuent des recherches et des études qui vont dans leur sens. Soutien des think tanks etc…
  • Neutralisation des médias et des critiques : de 85 à 95 Reagan puis Clinton assouplissent les lois anti-trust. Cela permet une très forte concentration verticale ou horizontale des médias: rachat des médias influents, ou leur financement par la publicité. Il était devenu difficile pour les journalistes de travailler pour des médias indépendants. Ils sont devenus leur bras armé pour soutenir leurs thèses (leurs intérêts). Aveuglés et séduits par le prestige de ces instituts qui jouent la carte de la crédibilité et de la séduction, les journalistes  sont particulièrement brillants pour ridiculiser, diaboliser ceux qui s’opposent à leur manière de voir les choses. Black-out concerté sur les intellectuels de renommée qui s’opposent à leurs thèses.

3. Biais cognitifs, mensonges, omissions…

Nous quittons le domaine de l’influence pour celui de la manipulation. Il y a manipulation lorsqu’il y a désinformation et introduction d’un biais cognitif (fausse rhétorique). Le problème, c’est que le système international actuel n’applique pas correctement les théories économiques. En effet la théorie du libre-échange est valable à partir du moment où les profits sont rapatriés. Or ce n’est plus le cas avec les paradis fiscaux. D’un jeu gagnant-gagnant, on est passé à un jeu de dupes…

Deuxième biais cognitif : « le protectionnisme est la cause de la seconde guerre mondiale » C’est faux. Les causes de la seconde guerre mondiale résident dans la crise de 1929 combinées aux conséquences politiques de la première guerre mondiale.

Des hippies aux yuppies

En l’espace d’une dizaine d’années, les yuppies (cadres dynamiques des années 80) supplantèrent les hippies. Une fois l’opinion publique acquise, Reagan et Thatcher sont élus. Ils mettent au point une stratégie qui va mettre l’économie de l’URSS à genou (course aux armements). Celle-ci disparaît en 1991. Il n’y a plus aucun obstacle. Phase 2 du plan : faire pression pour faire tomber les barrières protectionnistes et obtenir la dérégulation des marchés financiers.

Le résultat, on le connait !….

Les multinationales vendent et produisent partout dans le monde. Mis en concurrence, les ouvriers n’ont qu’à se tenir à carreau. Les salaires en monnaie constante n’augmentent plus. En 1997, Clinton (pourtant de gauche) signe avec la Chine son entrée dans l’OMC. L’opinion publique ne comprend pas ce qui se trame à ses dépends: elle ne voit que son profit à court terme, des produits importés de Chine très bon marché. La suite, on la connaît… La crise de 2008 est due aux crédits accordées à la population qui, pour maintenir son niveau de vie, est obligée de s’endetter, parce que justement les salaires n’augmentent pas.

Il y a bel et bien eu manipulation des opinions publiques. Mais depuis la crise des subprimes, je m’aperçois que la prise de conscience que j’avais espérée n’est pas venue. Est-ce que les gens ont peur d’être lucides face à la réalité ? Ou est-ce que tout simplement, l’évolution des mentalités, ça prend du temps ?

Lire aussi :
Influence et dissonance collective
Le mécanisme de l’influence : les croyances collectives
Différence entre influence et manipulation

L’oeuvre présentée ci-dessus est de Alain Séchas, artiste contemporain très inspiré…

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6 commentaires

  1. […] et croyances collectives (4/4) L’influence du groupe sur l’individu La synthèse Un exemple de manipulation réussie: le libre-échange tweetmeme_url = […]


  2. Sur le même thème, je vous invite à lire l’oeuvre de Michéa (« L’école de l’Ignorance ») et de Sophie Coignard(« Le Pacte immoral ») sur le démantèlement du système d’éducation en France sous la houlette de Philippe Meirieu en prenant appui sur les pédagogies soixante-huitardes dans deux buts:
    1- laisser les places vacantes à la bourgeoisie
    2-faire des citoyens incapables de comprendre le système dans lequel ils vivent


    • Merci pour ce commentaire constructif.
      Les soixante-huitards étaient épris de liberté et se sont fait manipulés justement par leur ignorance du système dans lequel ils vivaient.
      Je ne souhaite pas débattre sur la pédagogie (ce n’est pas mon domaine), mais il est clair que l’enseignement des mécanismes économiques a toujours été déficient dans notre pays.


  3. […] C’est à ce moment-là que l’idéologie néolibérale a émergé, se présentant comme LA solution au problème du chômage. Ils ont promis de redynamiser l’économie en la libérant des carcans qui, selon eux, l’étouffaient. C’est ainsi que la dérèglementation financière apparut. Puis les Etats-Unis ont imposé à tous les autres états la libre circulation des capitaux, conduisant à la concurrence fiscale entre les états, à tel point que certains d’entre eux se transformèrent en paradis fiscaux. Pour une réflexion complémentaire sur cette bataille idéologique, je vous invite à lire Une manipulation réussie: le libre-échange […]


  4. « les théories de Ricardo démontrent que deux nations ont toujours intérêt au libre-échange. Dans tous les cas, c’est un jeu gagnant – gagnant. Ces théories sont justes et bien fondées. »

    Hum. Outre les conditions de validité de la théorie que vous mentionnez, une chose saute aux yeux en regardant l’exemple classique pris par Ricardo pour démontrer la validité de sa théorie: l’Angleterre industrielle d’un côté, le Portugal agricole de l’autre. On a vu le win-win, n’est-ce pas?


    • Et oui, en fait, les conditions d’application de cette théorie n’ont jamais été remplies…
      Mais cette théorie a servi de prétexte à ceux qui voulaient ouvrir tous les marchés, et mettre en concurrence les états (concurrence fiscale) et les salariés (moins disant social)…
      Ce qui a compté pour les néolibéraux c’est la représentation qu’ils ont donné de monde et de son économie.
      La réalité, ils s’en fichaient…



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