h1

L’art contemporain : luttes d’influence (1/2)

22 août 2010

« Si vous voulez savoir qui a le pouvoir,
voyez pour qui travaillent les artistes ! »
Francis Ford Coppola

Autrefois, l’intelligentsia influençait le marché de l’art

Le génie artistiqueL’Eglise, puis les cours royales d’Europe, détentrices du savoir et des richesses, étaient les commanditaires de la création artistique. Puis avec la révolution industrielle, il y a eu séparation entre ceux qui détenaient un savoir (aristocratique) et ceux qui produisaient de la richesse (la bourgeoisie). Les uns, en quête de capital économique, se mêlaient aux autres, en quête de capital symbolique (prestige, honneurs etc…)

Sur le marché de l’art, c’était pareil : toute une intelligentsia, les conseillers, les directeurs de galerie, critiques, historiens, experts (reconnus comme tels…) directeurs de musée, etc… étaient porteurs d’une autorité symbolique. Détenteurs du savoir, ils étaient les gardiens, les évangélistes des qualités esthétiques. Ils confortaient la croyance collective en la valeur de l’art qui est le moteur du marché. Ce faisant, ils génèraient de la confiance et les repères collectifs indispensables au bon fonctionnement du marché. Ils permettaient aux collectionneurs de prendre des décisions. Quand un expert reconnu comme tel, faisait une estimation, son autorité symbolique transformait des valeurs symboliques en valeurs sonnantes et trébuchantes : l’inestimable était transformé en cotation.

Comment l’intelligentsia a perdu la bataille de l’influence

des oeuvres hermétiques, des discours absconsAu vu du décalage entre les goûts du public non cultivé et les pratiques élitistes de l’art contemporain, l’intelligentsia avait imaginé qu’en démocratisant l’art et en faisant de la pédagogie, les masses deviendraient des inconditionnels de l’art contemporain. Ils espéraient ainsi élargir leur sphère d’influence.

C’est le contraire qui arriva. Les masses n’ont pas fait preuve de révérence, ni de respect. Au contraire, le public a pris la parole et a critiqué ce qu’il a pris pour une imposture ou une escroquerie. Puis il est allé voir ailleurs, dans l’indifférence totale. La fracture culturelle était consommée et l’intelligentsia perdait toute son autorité à mesure que les subsides de l’Etat diminuaient. L’art contemporain entrait dans une crise de légitimité.

Redistribution de l’autorité symbolique et donc de l’influence

l'art bling-bling d'aujourd'huiDepuis les années 80, il suffit que la côte d’un artiste monte pour qu’il trouve une légitimation aux yeux des investisseurs. Il y a un changement dans les croyances collectives, et le processus de légitimation ne passe plus par la critique. Les spéculateurs décident de se servir de leur puissance financière pour faire monter les cotes. Et les autres spéculateurs suivent le mouvement, cherchant à surfer sur les vagues ascendantes. L’exemple le plus évident est celui de Jeff Koons, qui est devenu en 2008 l’artiste le plus cher du monde, alors qu’il est boudé par la critique…

Le marché bling-bling marginalise le marché des connaisseurs

Le marché bling-bling (Jeff Koons, Murakami et autres…) comparé avec les performances du marché des actions (très mauvaises depuis 10 ans), apparaît comme une valeur refuge. Du coup, tous les parvenus du monde entier, nouveaux riches, incultes et arrogants, affluent et font monter les cotations. A côté, le marché des connaisseurs, soutenu par des collectionneurs plus raisonnables, plus cultivés et sans doute moins fortunés, fait pale figure et se voit donc marginalisé. La seule croyance collective qui reste, c’est la croyance dans le marché lui-même. Jusqu’à quand cette absurdité perdurera-t-elle ?

Pour en savoir plus :
« Le marché des singularités » de Lucien Karpick chez Gallimard
« La crise de l’art contemporain » d’Yves Michaux chez PUF
Cet ouvrage, paru en 1998, est toujours d’actualité : il analyse toutes les polémiques sur l’art.

Lire aussi les articles sur le mécanisme de l’influence: La confiance (1/4), l’autorité (2/4), les croyances collectives (3/4), le groupe (4/4), la synthèse.

Lire aussi la suite: L’art contemporain: luttes d’influence (2/2), chronique d’une stratégie réussie

Publicités

One comment

  1. Très bon billet auquel j’ajouterai une précision d’importance sur le lien entre artiste et investisseur. Charles Saatchi fut le premier à avoir compris que le pouvoir financier et le réseau d’influence afférant pouvait faire grimper la côte d’un artiste au début des années 1980. Membre d’un nombre incalculable de comission artistique, culturelles et autres musées mais surtout de prix, il fit grimper la côte de Damien Hirst à des hauteurs vertigineuses. Les autres investisseurs, unique qualificatif possible pour ces milliardaires dit collectionneurs, ont suivi en masse.



Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :